Par Claude R. Blouin
Le 27 ième festival international de film sur lart de Montréal accueillait trois films japonais. Le plus long (57 min.) présente lacteur de kabuki Tamasaburo Bando: je lai vu en salle, et les réactions du public ont quelque peu orienté mon questionnement. Le second (26 min.) et le troisième (15 min.) sattachent à des artistes en art visuel, associés à lavant-garde: je nai pu les voir quen dvd, dans un rapport plus proche de celui de la lecture solitaire que du spectacle..
Nous irons donc dune oeuvre où la tradition se présente comme source de vitalité à celles qui attirent lattention sur les formes nouvelles dont nous accompagnons les metamorphoses de notre conscience du monde.
Une tradition vivante
Avec The professional: A Never-Ending Pursuit of Beauty, Daisuke Kawase et Issei Homma nous proposent une rencontre avec Tamasaburo Bando, LE spécialiste des rôles féminins, au kabuki. De 1970 à 1997, jai vu à plusieurs reprises lacteur, incarnation gracieuse de femmes de divers âges, en diverses émotions: chaque fois, il insuffle assez de virilité au personnage pour traduire son élan de vie, en sorte que les gestes codés, associés aux états desprit et de coeur, semblent jaillir avec une force spontanée. Rien de mécanique, ici. Cela me ravissait, en particulier quand je le voyais dialoguer, en mots et mouvements, avec Ennosuke, qui, pour ainsi dire et par contraste, glissait subtilement une part dhésitation, de lenteur plus féminines dans son interprétation de guerrier ou damoureux .
Aussi est-ce avec bien des questions en tête que je mavançais vers le cinéma. Allait-on nous découvrir le travail en coulisses, la quête du geste juste, et lacteur serait-il montré, flegmatique ou inquiet?
Il apparaîtra que la précision des gestes est non seulement le résultat de répétitions, mais aussi dune recherche, jusquau dernier moment, en compagnie de lacteur Nizaemon, par exemple. Et ce que Truffaut montre, dans La nuit américaine, de lopportunité de surprendre lacteur en jouant, au moment de tourner, autrement que lors de la répétition, Bando le met en action, ici. Kawase et Homma retiennent donc à la fois des moments du parcours vers limprégnation du rôle, et dautres de la performance.
Autre manière dentrer dans le personnage: le maquillage, en diverses étapes, avec attention soulignée en voix off au détail. Et voici aussi un bref moment relatif à la mémorisation, où lacteur avoue des lacunes littéraires, et sa préférence pour le recours aux chiffres, comme moyen mnémotechnique. Ainsi donc, nous entrons bien dans lunivers dun professionnel , comme lannoncent les premiers plans qui nous mènent, en travellings alertes, de lextérieur du théâtre à un corridor des coulisses, à la suite de lacteur. Nous sommes même conviés à visiter son coffre à outils: jolie boîte à tiroirs, doù lacteur retire ici un scénario annoté, là une tasse, fort kawaii,etc.
Kawaii, ai-je dit. Conçu pour la télévision, vraisemblablement selon une formule qui contient des éléments récurrents, le film insère des entevues faites dans un décor très moderne, par deux animateurs qui semblent devoir amplifier lémotion détonnement attendue des spectateurs.
Lanimatrice a de tels soupirs dadmiration, quà compter du deuxième, le public autour de moi rit de bon coeur. Une exclamation de lanimateur devant la beauté du teint de lacteur ouvre ce segment, et on enchaîne avec létonnemnt emphatique devant le coffret, la tasse. Sagirait-il dune émission qui sadresserait aux jeunes fans de lacteur, comme si on sapprêtait à en publier les extraits dans une revue de charme? Ou sattend-ton à ce que lanimatrice confirme ainsi le spectateur dans la pertinence de sa propre réaction? Rassure-t-on, conditionne-t-on?
Quand on se souvient de la nature des rôles interprétés par Bando, on se dit quil reste bien dans le sien, et quil enchaîne, lui, avec naturel, des propos de femmes. La même animatrice, qui surjoue, revient à un ton et à une acuité que son étonnement semblait exclure: elle pousse lacteur vers le pourquoi des choses. Et le voici à déclarer son ignorance de ce pourquoi: il ne vise pas plus loin que le lendemain, par peur de léchec, laisse-t-il entendre. Ëtre pro, cest livrer la marchandise, et, pour cela, répondre aux attentes du public en haussant le niveau de ce que lon exige de soi ( et du public
).
La narration suit un rythme qui pourrait être celui dune spirale: elle devrait nous amèner vers le plus profond, par retour déléments déjà vus, mais à chaque fois enrichis dune dimension nouvelle, associée à un effet encore tu. Or, en certains cas, les deux premières reprises paraissent si redondantes quon a le sentiment de tourner en rond. Ainsi de lévocation de la polio de lenfant, ou de la difficulté à surmonter son handicap, que cache cette aisance en scène. Cest seulement au troisième, voire au quatrième retour, que le rythme en spirale, si cher aux essayistes japonais
et à Montaigne, joue: alors seulement se révèle une dimension qui éclaire rétrospectivement le comportement et lart du comédien.
À croire que les cinéastes en auraient oublié la respiration du film au profit de la pensée de ne pas faire perdre le fil aux téléspectateurs distraits ou ayant zappé en plein milieu de programme
Ou serait-ce insécurité quant au pouvoir dinterprétation du public?
La même pensée justifie-t-elle cette musique intrusive, de genres divers, qui vient recouvrir même des scènes de jeu, où, me semble-t-il, elle concurrence lémotion jouée par lacteur ou provoquée par ses propos?
Si plusieurs informations, que le spectateur ne saurait déduire aisément de limage, sont pertinentes, dautres semblent celles du bonimenteur, chargé de commander les réactions du public, véritable meneur de claques, ici dans le registre de ladmiration pour lendurance, la persévérance, le souci du détail de lacteur.
Ces irritants formels mont dautant plus agacés que lacteur, par ses propos, ses gestes, son jeu, suffit à provoquer cet étonnement que submergent les effets susdits. Quand on échappe à la hantise du plan court et du mouvement de caméra, pour donner le temps de voir la manière dont se déplace lacteur, lémotion point. De même, dans ce silence non comblé de commentaires ou de musique sirupeuse, où il cherche ses mots, et finalement les libère et leur donne tout leur impact.
Le film est riche de ce que le cinéma autorise: la saisie de moments privilégiés, uniques. Travail avec Nizaemon pour trouver le rythme avec lequel jouer lagonie dune femme, la réalisation de ce que, dans son délire, vient de faire son amant et assassin. Feutre glissé sous le pied, marqué de la maladie denfance. Au moment de sendormir, regard denfant de lhomme qui combat le vieillissement par le travail, redoute dêtre coupé de la danse, se remet de lépuisement en se lançant dans la mise en scène, se discipline et goûte des plaisirs très simples, pour avoir lénergie et lintensité, sur cette scène, où il avance avec une peur qui lui évite lennui: scène, lieu où il se sent vivre, où il vit, en effet, puisquil y déploie son art, douze heures par jour
Je retrouve la voix dun Zéami, et dans la visée esthétique et dans la façon de justifier le rapport entre technique et émotions, et je retrouve lUtamaro des Pêcheuses dabalone: les plongeuses se sont arrêtées et jouent du pied dans un banc de petits poissons blancs. Pas une ne regarde lhorizon, mais, toutes, ce quelles ont immédiatement sous les yeux, intensément prises dans le bruissement et le frémissement du présent.
Cet acteur qui sinterroge, et se trouve déconcerté, en plein jeu, sur scène, et persévère, et confesse sentir, soudain, comme une présence qui le regarderait dun point surélevé, et qui sen trouve encouragé, il donne bien envie, comme nous y invitait la réalisatrice Lucie Phénix, à nous ouvrir. Cet homme qui commence sa journée de travail, comme dailleurs Kitaoka Nizaemon, dans le documentaire magistral de Sumiko Haneda nous y invitait, par un acte de reconnaissance envers ce qui nous est supérieur, il ne nous dit pas autre chose, et ce que jen rapporte ici nen est que lombre, tant de sens passent par ce quil est, sa manière de bouger, le cadre où il le dit et le moment: pour cela, voyez le film.
Pourquoi? demandait lanimatrice, qui participe tellement de cet art du moment, du plaisir de linstant. Pourquoi, suggère-t-elle par sa question, tant defforts sur soi, de détermination?
Regardez les fleurs, répond Bando, comme elles sépanouissent, belles sans raison. Voilà ce que je voudrais réussir à créer: un moment de beauté.
Doù venons-nous? Où allons-nous?
Chapter 0:Barco negro Mesa na+Five Water Towers fait suite à deux autres oeuvres de Yasushi Kishimoto, consacrées au même artiste et déjà présentées au Fifa. Le cinéaste accompagne le parcours de Yasumasa Morimura, connu pour ses autoportraits inscrits dans des oeuvres liées à lhéritage artistique.
Ici, lartiste nous livre un commentaire à partir des oeuvres quune caméra fixe enregistre, tantôt proches et seules dans le cadre, tantôt avec recul, en intégrant des spectateurs en arrière-plans flous, filmés au ralenti, tantôt en serrant de près les photos, retrouvant des compositions du champ qui rappellent, en noir et blanc, celles des photos de Man Ray. De rares mouvements de caméra, des fondus délicats viennent donner échos à cette référence au temps que lartiste évoque en début de témoignage.
Témoignage, en effet, que ce récit des récits que provoquent en lui les oeuvres une fois faites: leur achèvement ne marque pas la fin du lien avec le créateur. Si la densité et la quantité des propos irriteront lauditeur forcé dêtre lecteur de sous-titres, en revanche, labsence de musique touchera: elle noierait dune émotion parasite la valeur expressive de ces tours de dés, aux contours tremblants, et de ces photos dobjets qui, sur une table, deviennent buildings, pièces dune ville phantasmée.
Kishimoto trouve donc, à mon sens, la distance requise pour illustrer non pas tant loeuvre représentée, que la résonance affective que lartiste entretient avec elle. De Mallarmé à Van Gogh, via Man Ray, de ce plancher de losanges évoquant la Renaissance, à ces contours de barque sombre associée au fado, lidée de jeu, de pari, de hasard se métamorphose, changeante, selon le lancer dun artiste qui, chaque fois, renoue avec la sensation quenfant il a connue, lorsquil jouait avec dés et cartes.
Avec Matsutani 1, Jiro Fujiwara et Emiko Okumura nous invitent à rencontrer un artiste japonais francophile, et à passer de Paris à Nishinomiya. Cette fois, et mieux que dans les deux films précédents, on trouve léquilibre entre commentaires de lartiste, irruption de la musique, silence que vient ici troubler un chuintement, là le bruit dun frottement: cest celui de la mine dont lartiste tire les traits. Ses interventions discrètes, humoristiques, voire un peu cyniques: il na pas dargent, mais du temps
rendent attachant le dessinateur.
Mine de rien, cest le cas de le dire, du choix du graphite à lexpérience du temps, de la conscience de lidentité nationale à celle quil faut tirer de soi ses propres influences, de lapport du détour par la France à l étrangeté consentie de lartiste, nous passons. Mais aussi, en labsence du dessinateur, face à ses oeuvres, nous regardons les traits de ce long rouleau étalé sur dix mètres, tout de noir: on y sent des nuances, des hachures. Luniformité est trompeuse, il y a variété et différences, et, comme lannonçait lartiste, énergie, comme celle, ai-je pensé, quon lit dans un ciel dorage, de nuages noirs, dun noir aussi riche en nuances que celles quentre elles ont les couleurs. La musique nest pas redondante, parce que non omniprésente, et quand elle se donne à entendre, elle reprend, mais avec les possibilités de son registre, cette référence au temps et à lénergie, portée par les mots. Si le détour par lexpo au Japon est moins éclairant, en revanche, le passage entre le tableau dessiné en France et linstallation, via un dessin de sphère, me plonge comme au centre de la terre, dun lieu mythique doù sourd une puissance grandiose.
Les trois films, ainsi vus dans la proximité que permet un festival, font ressortir comment, en trois artistes singuliers, se joue le dialogue entre héritage et expérience, le passé qui se prolonge et le présent qui senvole. Comment aussi la modernité jaillit du passé revisité par un Tamasaburo Bando, tandis que la tradition pointe dans lexigence doriginalité dun Morimura et dun Matsutani. La comparaison vaut pour la réflexion sur ce quimplique filmer les oeuvres, sur le difficile art de rendre compte et dune oeuvre et de lémotion quelle communique, du choix dutiliser ou non tel élément du langage cinématographique, selon quon veut faire témoigner lartiste, témoigner de limpact de loeuvre sur soi, instruire ou émouvoir.