par Claude R. Blouin
Le festival international du film sur lart de Montréal présentait trois documentaires en lien avec le Japon. Toutefois, lun sattachait à Wajda : Andrezj Wajda : Chronicler of Poland de Shinjiro Kiriyama. Un autre, consacré à Tadao Ando, illustrait le point de vue dun Finlandais, Rax Rinnekangas : Tadao Ando : Koshino House. Le seul regard nippon sur le Japon provenait de Katsura Rikyu : Imperial Palace of the Moon de Kazumasa Hibino et Harue Teshima. Cest à ce film que je consacrerai cette analyse.
Le Katsura Rikyu est un palais. Comment filmer limmobile? Comment utiliser le cinéma avec celles de ses ressources qui le distinguent de la photographie? Que dire et que montrer dun lieu, tout à la fois repère culturel et source dinspiration pour larchitecture moderne? Que dit du Japon actuel ce regard sur une uvre ancienne? Telles sont les questions qui courent sous les observations qui suivent.
Images
Les réalisateurs ont déjoué ma crainte première : être exposé à un récit en plans fixes, comme semblaient lappeler la vocation contemplative du palais et une longue tradition de photographes. Lensemble architectural a été créé, en effet, pour la contemplation de la lune, en tous ses sites, et doté de jardins aux sentiers conçus pour la surprise du promeneur. Le dessein du palais semble repris par les cinéastes pour insuffler au montage son rythme.
À deux ou trois exceptions près, la caméra devient promeneuse dès louverture et le demeure, elle glisse comme si nous étions en barque, et maintenant oiseaux sapprêtant à décoller, décollant et survolant enfin lensemble des bâtiments. Par la suite se multiplient ces travellings vers lavant, parfois ponctués de panoramiques sur les pierres des sentiers, la composition dune pièce.
Les rares, trop rares plans fixes qui excèdent le temps didentification des caractéristiques du lieu ne laissent guère sexprimer ce que, par la force de sa propre esthétique, il viendrait éveiller en nous. Des pauses plus longues sur certains plans fixes nauraient-elles pas, par contraste et interactions, rendu plus sensuels et évocateurs les mouvements? Mais, à ce regret près, le jeu avec limage traduit un sens certain des ressources propres au cinéma.
Voix
Le narrateur déclare que, pour la première fois, un plan de lune vue de la plate-forme conçue à cet effet a pu être filmé. En multipliant les mots comme «profond», «quintessentiel», en insistant sur loccasion «unique» donnée de voir et de filmer, la narration me distraie de la poésie des formes pour minvestir dun privilège : elle souligne le caractère exceptionnel non plus simplement du lieu, mais de lexpérience à laquelle je suis convié.
Ainsi donc la voix off entre en compétition, à plusieurs reprises, avec les créations que le film est censé présenter, commandant quasi au spectateur lattitude quil devrait avoir.
En revanche, elle sait jouer un rôle plus positif, car elle donne des informations sur le contexte historique de lélaboration de luvre architecturale. Autrement dit, il lui arrive deffectivement parler de ce qui ne saurait se déduire par la seule vue. Si elle se fait redondante et précise, par exemple, que le palais est entouré dune forêt et dun étang, alors que je suis précisément en train de les regarder, si elle me dit que je vois du bleu et blanc, fort identifiables sur le papier des cloisons, elle a raison de rappeler que la couleur des pierres, moins évidente, est choisie pour y faire écho.
Elle est justifiée dexpliquer comment sont liés ces rouleaux peints, poèmes insérés, qui rappellent que ce lieu de création le fut bien plus que par sa forme : il devint un centre déchanges et démulation artistique, loccasion dun renouveau de la culture aristocratique.
La narration ajoute une dimension idéologique enfin à des images qui, sans les mots, nen diraient pas tant. En évoquant la figure de lempereur pour le bonheur duquel ces lieux furent édifiés par la volonté de deux princes, le discours se trouve à faire de la culture un acte de résistance de cet empereur à léloignement politique imposé par le shogun. Continuité avec la culture de cour antérieure de cinq siècles, ouverture aux matériaux, comme ce tissu, venus de létranger, ce nest plus seulement cet empereur qui est mis en cause, mais bien, une lecture actuelle, me semble-t-il, de la fonction impériale, gardienne du «cur» dun Japon qui saurait intégrer des apports étrangers sans perdre le fil de sa continuité.
À la narration aussi revient le rôle de rappeler que cette lune tant aimée est associée à une perception du monde dans son évanescence et sa capacité de renaissance. Cela vaut pour le monde, certes, mais ne les pourrait-on sous-entendre aussi de la fonction impériale à travers lhistoire? En tout cas, le ton décrit et ces références donnent au film une trame dessinée en sourdine, suggérée, perceptible comme ce mouvement de vagues, si rare, dans le bois des poutres.
Informatique
La maison japonaise, faite de bois, matière vivante, est construite pour résister aux tremblements de terre. On aurait pu sattendre à ce que linformatique soit sollicitée pour les besoins dune animation qui nous ferait voir la genèse de lédification de la structure, la manière dont elle est posée de sorte à bouger avec la terre. Les cinéastes ont choisi une autre façon dintroduire ce moyen dexpression : ils auraient pu obtenir leffet recherché par pixillation traditionnelle, mais auraient-ils atteint la précision avec laquelle, soucieux de restituer le parcours de la lune en une nuit, et sa trace mouvante sur létang, ils achèvent le périple sur son reflet de perle dans un bassin?
En soulignant eux-mêmes, par la narration, leur recours à la «nouvelle» technologie, les cinéastes nexpriment-t-ils pas, indirectement, leur respect dune tradition ouverte aux innovations (du moins dans les matériaux et les techniques)?
Images
Une seule fois sommes-nous conviés à écouter le son ambiant, celui dune chute
dont la narration ne peut sempêcher de préciser, quelques secondes après, quelle est entendue! Si, dans lensemble, le mouvement de cette voix off suscite un mélange dirritations et de satisfactions, le choix des gros plans dépasse la fonction purement explicative, tout en recourant au processus du retour sur un même objet. Ainsi souligne-t-il la forme lunaire des poignées incrustées dans les panneaux. La voix off, redondante quand il sagit de désigner un motif limpidement sculpté dans la pierre, redevient pertinente pour rappeler que cet entrecroisement de bois est bien la forme stylisée du caractère de la lune.
La lumière en mouvement, propre au cinéma, joue un rôle dominant à deux reprises. La caméra enregistre son effet esthétique selon lheure et la saison : un même motif ressort différemment, plus ou moins nettement, et donne même limpression dune teinte également variable. Autre spécificité du cinéma, déjà évoquée : le mouvement de la caméra, qui rend la visite de lintérieur des édifices semblable à celle dune promenade dans les sentiers du jardin. En effet, cest en mouvement que surgissent ainsi les contrastes de teintes entre deux pièces, ou deux cloisons.
Enfin le jeu des couleurs, commun à la photographie, devient passage entre beige, jaune, blanc, brun, gris dune pièce de métal niellé au motif du chrysanthème impérial. Le très gros plan, en fin de travelling ou en insert, rend le regard sensible au grain du bois du plancher. La caméra se fixe sur les lignes dessinées par le plancher de bambous dune plate-forme conçue sans garde-fou, pour bien signifier linterpénétration des mondes. Celle-ci se trouve donc soulignée par ce rythme doiseau glissant sur leau, de promeneur dans les sentiers, en extérieur comme en intérieur.
Peu de sons ambiants ont été utilisés pour montrer de manière audible combien cette dilution des frontières entre maison et jardin a été poussée. Cest à limage et au montage quest réservé ce rôle.
Paradoxe
Pendant que la distinction entre monde de la nature et monde de lart sestompe, quelques propos ont souligné, même si cétait à dautres fins, que nous sommes ici dans un lieu, au moment de sa création, daccès réservé, digne du passage rare dun être dexception : na-t-il pas droit à sa voie daccès particulière? La narration rappelle lexclusion de lempereur du champ gouvernemental, mais non que cela survient à une époque daffirmation réitérée de létanchéité des classes sociales. Elle ne semble pas recourir, si jen juge par la version anglaise de la narration, aux concepts de naka et soto, honne et tatemae, donc, intérieur et extérieur, présentés comme découpant des «territoires» sociaux et psychologiques bien marqués, aux frontières nettes ( contestée aussi cette prétention, entre Japonais!). Rétrospectivement, on comprend lorigine de ce ton de la voix off, de ce rappel de la faveur qui nous est faite : sens
de la distinction, si omniprésent, dès lors quil sagit, non plus des hommes avec la nature, mais des hommes entre eux.
Mais lensemble laisse une impression plus complexe : il permet de découvrir ennoblis par leur admiration pour les concepteurs du palais, des artisans capables den retrouver lart et den apprécier lexpression, des intellectuels attachés à maintenir intelligibles les propos dun autre temps, à témoigner de ce par quoi ils en voient le sens vivant plus que lantiquité.
Témoignages
Le duo des réalisateurs excelle dans le choix de ces témoins, deux historiens, trois artisans. Les deux premiers précisent limportance du lieu dans le discours sur lhistoire de cet empereur amoureux de la lune. Mélancolique, tout de même, que le destin de ce fils du Soleil soit si attaché au reflet de ce dieu-lune, comme lui éloigné dun rôle politique de premier plan
La sensibilité cinématographique des cinéastes se manifeste dans lart de passer des objets venus du passé aux gestes et aux témoignages dartisans qui perpétuent le seul vrai héritage, moins lobjet lui-même, que son esprit et le savoir-faire. Ainsi du papier japonais aux motifs incrustés, on passe à la recherche de la manière dont ce papier a révélé ses secrets; on suit un bûcheron dans lendroit exclusif où pousse le cèdre susceptible de donner le jeu de veines admiré dans le palais; on accompagne un tailleur de pierres dans la source même où les princes allèrent découvrir et envoyèrent quérir celles qui furent requises pour les sentiers, et on voit le parcours tendre de la main sur la roche, le jeu des teintes, lorsquelle est fraîchement humectée. Ici, les gros plans sinscrivent dans une action, et, à la fonction explicative, en joignent donc une autre, poétique.
Bienvenus ont été enfin ces moments de musique aux accents de celle quont pu entendre les princes concepteurs et lempereur, deux fois hôte de ce palais. Musique encore vivante, en lart préservé de la jouer, expression dun désir de continuité. Celui-ci se manifeste dautres manières, tues ici. Avec le recul, je réalise le silence du documentaire sur linfluence de ce palais en architecture ou en design modernes : serait-ce pour répondre aux impératifs de durée commandés par la télévision? Parce quil y aurait matière à un autre film? Pour préserver le caractère unique du lieu?
Il ny a pas que les artisans à se nourrir de sa contemplation : beaucoup dartistes sy sont référés, soit dans lespoir de revenir à une pureté fantasmée de lidentité japonaise, soit pour montrer sa vitalité, sa capacité de sintégrer à des besoins nouveaux, formes et pensées venues dailleurs.
Maison
La maison japonaise nest pas ce bien immobile quelle paraît être. Son impact sur le spectateur, certes, comme pour tout, est lui-même changeant selon les époques et les questions qui lhabitent. Mais, moins quune tente, plus peut-être que tout autre bâtiment en «solide», avec ses cloisons mobiles, son effacement des frontières entre intérieur et extérieur, son aménagement de surprises sensuelles dans le passage dun lieu à un autre, son jeu de lumières et de couleurs, elle souvre au mouvement. Le palais Katsura en témoigne, bien servi visuellement et rythmiquement par les cinéastes Hibino et Teshima : ne me manquent, de temps à autre, que des plans dont la durée mimprégneraient des non-dits dont lart plastique a les secrets et lavantage sur les mots.
Si jai regretté quon ne se fie pas davantage aux ressources expressives du lieu ( et à celles du spectateur den être touchés), jai apprécié quon lie le palais aux artistes du temps et aux artisans de maintenant. Jai été surpris par une apparition de lune diurne, je me suis laissé porter par ce rythme de promenade. Jai ajouté à ce que je pouvais savoir, rectifié mes perceptions, surtout replongé au cur du maelström quest la quête du sens et de la place que lhomme tient dans le cosmos, comme parmi les autres hommes.
Et jai été touché de suffisamment dimages en mouvement pour enrichir mon expérience, jusque là exclusivement photographique, du palais Katsura, quai dembarquement pour la lune.