Voir la lune
Le Japon au FIFA 2010 de Montréal
 
par Claude R. Blouin

Le festival international du film sur l’art de Montréal présentait trois documentaires en lien avec le Japon. Toutefois, l’un s’attachait à Wajda : Andrezj Wajda : Chronicler of Poland de Shinjiro Kiriyama. Un autre, consacré à Tadao Ando, illustrait le point de vue d’un Finlandais, Rax Rinnekangas : Tadao Ando : Koshino House. Le seul regard nippon sur le Japon provenait de Katsura Rikyu : Imperial Palace of the Moon de Kazumasa Hibino et Harue Teshima. C’est à ce film que je consacrerai cette analyse.
Le Katsura Rikyu est un palais. Comment filmer l’immobile? Comment utiliser le cinéma avec celles de ses ressources qui le distinguent de la photographie? Que dire et que montrer d’un lieu, tout à la fois repère culturel et source d’inspiration pour l’architecture moderne? Que dit du Japon actuel ce regard sur une œuvre ancienne? Telles sont les questions qui courent sous les observations qui suivent.

Images

Les réalisateurs ont déjoué ma crainte première : être exposé à un récit en plans fixes, comme semblaient l’appeler la vocation contemplative du palais et une longue tradition de photographes. L’ensemble architectural a été créé, en effet, pour la contemplation de la lune, en tous ses sites, et doté de jardins aux sentiers conçus pour la surprise du promeneur. Le dessein du palais semble repris par les cinéastes pour insuffler au montage son rythme.
À deux ou trois exceptions près, la caméra devient promeneuse dès l’ouverture et le demeure, elle glisse comme si nous étions en barque, et maintenant oiseaux s’apprêtant à décoller, décollant et survolant enfin l’ensemble des bâtiments. Par la suite se multiplient ces travellings vers l’avant, parfois ponctués de panoramiques sur les pierres des sentiers, la composition d’une pièce.
Les rares, trop rares plans fixes qui excèdent le temps d’identification des caractéristiques du lieu ne laissent guère s’exprimer ce que, par la force de sa propre esthétique, il viendrait éveiller en nous. Des pauses plus longues sur certains plans fixes n’auraient-elles pas, par contraste et interactions, rendu plus sensuels et évocateurs les mouvements? Mais, à ce regret près, le jeu avec l’image traduit un sens certain des ressources propres au cinéma.

Voix

Le narrateur déclare que, pour la première fois, un plan de lune vue de la plate-forme conçue à cet effet a pu être filmé. En multipliant les mots comme «profond», «quintessentiel», en insistant sur l’occasion «unique» donnée de voir et de filmer, la narration me distraie de la poésie des formes pour m’investir d’un privilège : elle souligne le caractère exceptionnel non plus simplement du lieu, mais de l’expérience à laquelle je suis convié.
Ainsi donc la voix off entre en compétition, à plusieurs reprises, avec les créations que le film est censé présenter, commandant quasi au spectateur l’attitude qu’il devrait avoir.
En revanche, elle sait jouer un rôle plus positif, car elle donne des informations sur le contexte historique de l’élaboration de l’œuvre architecturale. Autrement dit, il lui arrive d’effectivement parler de ce qui ne saurait se déduire par la seule vue. Si elle se fait redondante et précise, par exemple, que le palais est entouré d’une forêt et d’un étang, alors que je suis précisément en train de les regarder, si elle me dit que je vois du bleu et blanc, fort identifiables sur le papier des cloisons, elle a raison de rappeler que la couleur des pierres, moins évidente, est choisie pour y faire écho.
Elle est justifiée d’expliquer comment sont liés ces rouleaux peints, poèmes insérés, qui rappellent que ce lieu de création le fut bien plus que par sa forme : il devint un centre d’échanges et d’émulation artistique, l’occasion d’un renouveau de la culture aristocratique.
La narration ajoute une dimension idéologique enfin à des images qui, sans les mots, n’en diraient pas tant. En évoquant la figure de l’empereur pour le bonheur duquel ces lieux furent édifiés par la volonté de deux princes, le discours se trouve à faire de la culture un acte de résistance de cet empereur à l’éloignement politique imposé par le shogun. Continuité avec la culture de cour antérieure de cinq siècles, ouverture aux matériaux, comme ce tissu, venus de l’étranger, ce n’est plus seulement cet empereur qui est mis en cause, mais bien, une lecture actuelle, me semble-t-il, de la fonction impériale, gardienne du «cœur» d’un Japon qui saurait intégrer des apports étrangers sans perdre le fil de sa continuité.
À la narration aussi revient le rôle de rappeler que cette lune tant aimée est associée à une perception du monde dans son évanescence et sa capacité de renaissance. Cela vaut pour le monde, certes, mais ne les pourrait-on sous-entendre aussi de la fonction impériale à travers l’histoire? En tout cas, le ton décrit et ces références donnent au film une trame dessinée en sourdine, suggérée, perceptible comme ce mouvement de vagues, si rare, dans le bois des poutres.

Informatique

La maison japonaise, faite de bois, matière vivante, est construite pour résister aux tremblements de terre. On aurait pu s’attendre à ce que l’informatique soit sollicitée pour les besoins d’une animation qui nous ferait voir la genèse de l’édification de la structure, la manière dont elle est posée de sorte à bouger avec la terre. Les cinéastes ont choisi une autre façon d’introduire ce moyen d’expression : ils auraient pu obtenir l’effet recherché par pixillation traditionnelle, mais auraient-ils atteint la précision avec laquelle, soucieux de restituer le parcours de la lune en une nuit, et sa trace mouvante sur l’étang, ils achèvent le périple sur son reflet de perle dans un bassin?
En soulignant eux-mêmes, par la narration, leur recours à la «nouvelle» technologie, les cinéastes n’expriment-t-ils pas, indirectement, leur respect d’une tradition ouverte aux innovations (du moins dans les matériaux et les techniques)?

Images

Une seule fois sommes-nous conviés à écouter le son ambiant, celui d’une chute… dont la narration ne peut s’empêcher de préciser, quelques secondes après, qu’elle est entendue! Si, dans l’ensemble, le mouvement de cette voix off suscite un mélange d’irritations et de satisfactions, le choix des gros plans dépasse la fonction purement explicative, tout en recourant au processus du retour sur un même objet. Ainsi souligne-t-il la forme lunaire des poignées incrustées dans les panneaux. La voix off, redondante quand il s’agit de désigner un motif limpidement sculpté dans la pierre, redevient pertinente pour rappeler que cet entrecroisement de bois est bien la forme stylisée du caractère de la lune.
La lumière en mouvement, propre au cinéma, joue un rôle dominant à deux reprises. La caméra enregistre son effet esthétique selon l’heure et la saison : un même motif ressort différemment, plus ou moins nettement, et donne même l’impression d’une teinte également variable. Autre spécificité du cinéma, déjà évoquée : le mouvement de la caméra, qui rend la visite de l’intérieur des édifices semblable à celle d’une promenade dans les sentiers du jardin. En effet, c’est en mouvement que surgissent ainsi les contrastes de teintes entre deux pièces, ou deux cloisons.
Enfin le jeu des couleurs, commun à la photographie, devient passage entre beige, jaune, blanc, brun, gris d’une pièce de métal niellé au motif du chrysanthème impérial. Le très gros plan, en fin de travelling ou en insert, rend le regard sensible au grain du bois du plancher. La caméra se fixe sur les lignes dessinées par le plancher de bambous d’une plate-forme conçue sans garde-fou, pour bien signifier l’interpénétration des mondes. Celle-ci se trouve donc soulignée par ce rythme d’oiseau glissant sur l’eau, de promeneur dans les sentiers, en extérieur comme en intérieur.
Peu de sons ambiants ont été utilisés pour montrer de manière audible combien cette dilution des frontières entre maison et jardin a été poussée. C’est à l’image et au montage qu’est réservé ce rôle.

Paradoxe

Pendant que la distinction entre monde de la nature et monde de l’art s’estompe, quelques propos ont souligné, même si c’était à d’autres fins, que nous sommes ici dans un lieu, au moment de sa création, d’accès réservé, digne du passage rare d’un être d’exception : n’a-t-il pas droit à sa voie d’accès particulière? La narration rappelle l’exclusion de l’empereur du champ gouvernemental, mais non que cela survient à une époque d’affirmation réitérée de l’étanchéité des classes sociales. Elle ne semble pas recourir, si j’en juge par la version anglaise de la narration, aux concepts de naka et soto, honne et tatemae, donc, intérieur et extérieur, présentés comme découpant des «territoires» sociaux et psychologiques bien marqués, aux frontières nettes ( contestée aussi cette prétention, entre Japonais!). Rétrospectivement, on comprend l’origine de ce ton de la voix off, de ce rappel de la faveur qui nous est faite : sens… de la distinction, si omniprésent, dès lors qu’il s’agit, non plus des hommes avec la nature, mais des hommes entre eux.
Mais l’ensemble laisse une impression plus complexe : il permet de découvrir ennoblis par leur admiration pour les concepteurs du palais, des artisans capables d’en retrouver l’art et d’en apprécier l’expression, des intellectuels attachés à maintenir intelligibles les propos d’un autre temps, à témoigner de ce par quoi ils en voient le sens vivant plus que l’antiquité.

Témoignages

Le duo des réalisateurs excelle dans le choix de ces témoins, deux historiens, trois artisans. Les deux premiers précisent l’importance du lieu dans le discours sur l’histoire de cet empereur amoureux de la lune. Mélancolique, tout de même, que le destin de ce fils du Soleil soit si attaché au reflet de ce dieu-lune, comme lui éloigné d’un rôle politique de premier plan…
La sensibilité cinématographique des cinéastes se manifeste dans l’art de passer des objets venus du passé aux gestes et aux témoignages d’artisans qui perpétuent le seul vrai héritage, moins l’objet lui-même, que son esprit et le savoir-faire. Ainsi du papier japonais aux motifs incrustés, on passe à la recherche de la manière dont ce papier a révélé ses secrets; on suit un bûcheron dans l’endroit exclusif où pousse le cèdre susceptible de donner le jeu de veines admiré dans le palais; on accompagne un tailleur de pierres dans la source même où les princes allèrent découvrir et envoyèrent quérir celles qui furent requises pour les sentiers, et on voit le parcours tendre de la main sur la roche, le jeu des teintes, lorsqu’elle est fraîchement humectée. Ici, les gros plans s’inscrivent dans une action, et, à la fonction explicative, en joignent donc une autre, poétique.
Bienvenus ont été enfin ces moments de musique aux accents de celle qu’ont pu entendre les princes concepteurs et l’empereur, deux fois hôte de ce palais. Musique encore vivante, en l’art préservé de la jouer, expression d’un désir de continuité. Celui-ci se manifeste d’autres manières, tues ici. Avec le recul, je réalise le silence du documentaire sur l’influence de ce palais en architecture ou en design modernes : serait-ce pour répondre aux impératifs de durée commandés par la télévision? Parce qu’il y aurait matière à un autre film? Pour préserver le caractère unique du lieu?
Il n’y a pas que les artisans à se nourrir de sa contemplation : beaucoup d’artistes s’y sont référés, soit dans l’espoir de revenir à une pureté fantasmée de l’identité japonaise, soit pour montrer sa vitalité, sa capacité de s’intégrer à des besoins nouveaux, formes et pensées venues d’ailleurs.

Maison

La maison japonaise n’est pas ce bien immobile qu’elle paraît être. Son impact sur le spectateur, certes, comme pour tout, est lui-même changeant selon les époques et les questions qui l’habitent. Mais, moins qu’une tente, plus peut-être que tout autre bâtiment en «solide», avec ses cloisons mobiles, son effacement des frontières entre intérieur et extérieur, son aménagement de surprises sensuelles dans le passage d’un lieu à un autre, son jeu de lumières et de couleurs, elle s’ouvre au mouvement. Le palais Katsura en témoigne, bien servi visuellement et rythmiquement par les cinéastes Hibino et Teshima : ne me manquent, de temps à autre, que des plans dont la durée m’imprégneraient des non-dits dont l’art plastique a les secrets et l’avantage sur les mots.
Si j’ai regretté qu’on ne se fie pas davantage aux ressources expressives du lieu ( et à celles du spectateur d’en être touchés), j’ai apprécié qu’on lie le palais aux artistes du temps et aux artisans de maintenant. J’ai été surpris par une apparition de lune diurne, je me suis laissé porter par ce rythme de promenade. J’ai ajouté à ce que je pouvais savoir, rectifié mes perceptions, surtout replongé au cœur du maelström qu’est la quête du sens et de la place que l’homme tient dans le cosmos, comme parmi les autres hommes.
Et j’ai été touché de suffisamment d’images en mouvement pour enrichir mon expérience, jusque là exclusivement photographique, du palais Katsura, quai d’embarquement pour la lune.