par Claude R. Blouin
Le festival international du film sur lart de Montréal présentait deux portraits dartistes japonais. Le premier cinéaste, nippon, se trouve confronté au problème de filmer limmobile, le travail dun sculpteur de pierre. Le second, français, se penche sur un film, et donc obliquement sur le cinéaste; son film pose implicitement la question : comment parler de cinéma en cinéma?
Cet article rendra compte des deux uvres de manière à retenir ces deux interrogations. Voyons dabord le film japonais.
Ishi no shijin : Izumi Masatoshi de Kenji Hayashi
Avec son Poet on the Stone : Masatoshi Izumi, Kenji Hayashi présente le sculpteur en respectant, dans son emploi des ressources du cinéma, la philosophie exprimée par lartiste dans lexercice de son art : le travail de la pierre.
Voyons dabord quelques-uns des traits de cette pensée. La pierre est vue comme une matrice, condensation dénergies à lorigine du monde et toujours potentiellement créatrices. Certes, celui qui change a tout à apprendre de ce qui demeure : le désir de transmission est omniprésent chez cet homme, et manifestement partagé par le cinéaste, du simple fait de lexistence du film.
Mais Izumi a tôt fait de nous découvrir, et le cinéaste avec lui, combien la pierre est, à sa manière, fluide, sujette à métamorphoses, douée dun élan propre.
Ainsi des fondus adoucissent-ils la rugosité des pierres présentées en plans fixes, des travellings latéraux caressent les surfaces aux teintes nuancées, les angles magnifient ici une pierre qui savère petite à léchelle de ses voisines, ou, au contraire, là, révèlent que ce plissé est celui dun mur. Fondus et déplacements de caméra nous maintiennent dans cet esprit du mouvement en uvre à tout moment dans la nature, ce que cherche à dégager, dans le choix de la roche comme dans la manière de la découper, le sculpteur : il caresse ici une surface, là se colle au rocher comme pour en entendre quelque voix, dont la bande sonore se fait écho en quelques notes graves ou en léger crescendo.
Saluons au passage labsence de cette voix didactique en off, si commune aux documentaires dart japonais, et qui traduit aussi bien le désir de ne rien laisser de côté que, peut-être, linquiétude dun cinéaste quant à la disponibilité du public. Ici, seuls parlent lartiste, un critique, des conservatrices, un conservateur, et, ces derniers, pour rappeler le mélange découte et dentêtement dun sculpteur qui prend les traits que lui-même prête à son matériau
Trois leitmotive visuels scandent ces scènes alternées dentretiens et de présentation des uvres.
Leau dabord. Instrument de travail humain, mais aussi force dérosion, elle nest pas seulement agissante, mais devient part de luvre : la pierre polie limite parfois jusquà en devenir un double! Pierre polie comme la surface dun lac
Politesse de lartiste à lendroit de la pierre, qui lui rend son respect en linspirant. Ainsi le plus dur se fond-il en liquide. Si la pierre polie restitue leffet de leau, ce peut être par accompagnement en telle uvre dune trame sonore (bruit de gouttes), mais aussi bien parce quelle réfléchit le deuxième motif visuel privilégié par le cinéaste. Lanimation de lobjet ainsi cadré se communique à la pierre pour la «liquéfier».
Les nuages, en effet, objets de contemplation permanents du sculpteur, lui fournissent une métaphore pour désigner aussi bien la malléabilité de la pierre que son apparence. Le fondu lui-même ne semble-t-il pas en donner à toute matière la texture?
Mais le leitmotiv le plus présent est celui de la lune. Sans doute, par sa réflexion directe, le soleil anime-t-il, selon le moment du jour et langle de réfraction, les surfaces irisées. Mais il napparaît vraiment quà la fin, éclatant. À rebours, la lune surgit : point ici, bulle immense là, de formes variables, de teintes ombrées et blanches, elle nous projette en nos souvenirs vers dautres lunes, sans quil ne soit nécessaire de les montrer. En la glissant en parallèle duvres sculptées, de telle pierre, par sa couleur ou sa forme, le cinéaste en fait lincarnation même de ce matériau qui renvoie lui aussi les rayons du soleil, lui aussi modifie sa propre apparence.
«Faire converser la pierre et les éléments», telle est lintention avouée de Masatoshi Izumi, moins soucieux de donner une forme expressive à ce quil ressentirait préalablement que de dégager de la pierre son esprit. Aussi lécoute-t-il, cette pierre, lausculte-t-il, lit-il, dans ce que le hasard de la taille et de léclatement révèle, un élan dont il se veut laccompagnateur. Serviteur de lexpressivité du roc
Cela suppose, comme linvite la manière pour le cinéaste de filmer son sujet, de la part du sculpteur, aussi bien le respect de la tradition que le désir de création comme innovation. Tradition dun savoir-faire de tailleurs de pierres, lui-même quatrième génération dune telle famille. Tradition de déménageur, le transport des masses devenant rituel. Tradition de sagesse, celle du zen, du shintoïsme, mais aussi de William Blake. Celle de lapprenti nourri au contact de Noguchi, son sensei, ou, comme le veut le titre dune pièce, le précurseur (Seijin). Celle également qui vient de lexpérience réfléchie - comme la pierre réfléchit, miroir improbable et pourtant effectif.
Création, car pour faire parler la pierre, en rendre perceptible lélan, il ne suffit pas de «laider», dun coup de ciseau, à rendre ce quelle a de plus significatif : encore faut-il la déplacer, prendre en compte le nouvel environnement, pour quelle entre en résonance avec lui.
Ainsi le style du cinéaste traduit-il moins quelque conception qui serait singulière au cinéaste quil ne sefforce de nous faire entrer en conversation avec lesprit conjugué des propos et des uvres de Masatoshi Izumi.
Il était une fois
lEmpire des sens de David Thompson
La France et ses cinéphiles ont fait aux films dOshima un accueil remarqué. Et plus quà aucun, à LEmpire des sens.
Rappelons quen 1972, Deleuze et Guattari publiaient Lanti-dipe. Le début pourrait passer pour une description du film dOshima : «Ça fonctionne partout, tantôt sans arrêt, tantôt discontinu. Ça respire, ça chauffe, ça mange. Ça baise. Quelle erreur davoir dit le ça. Partout ce sont des machines, pas du tout métaphoriquement : des machines de machines, avec leur couplage, leurs connexions!» (cité p.159 dans la dynamique introduction dArnaud Bouaniche, Gilles Deleuze une introduction, Pocket La déouverte )
Dans le discours vulgarisé de la critique de lépoque, le malade mental létait moins du fait dune souffrance générée par son organisme que par le fruit dun jugement et dun conditionnement social auxquels il aurait résisté. Par le «malade», se dévoilait celle qui létait vraiment, la société. Par ailleurs, dans la foulée de Mai 68 et de la lutte proclamée contre les interdits, pour la liberté dexpression et celle de la vie sexuelle, un vent dérotisme traversait le cinéma occidental, que, malgré tout, la plupart prenait bien soin de distinguer de la pornographie, également affirmant sa légitimité.
Avec Oshima, les Français découvraient un cinéaste qui délibérément affichait le côté pornographique intentionnel de son film, et répudiait le recours à lérotisme comme distinct. Il réclamait le droit pour le cinéaste de montrer dans son intégralité le rapport sexuel, invoquait pour cela une tradition japonaise qui aurait été abâtardisée par linfluence puritaine occidentale, si intégrée, que le gouvernement japonais serait devenu plus censeur que ceux de lOuest.
Dans ses essais parus aux éditions des Cahiers du cinéma, Oshima affirmait son intention dattaquer de front la censure de son pays, den dénoncer larbitraire. Provocatrice non par conséquence, mais dans son dessein même, loeuvre, dans la version que jai vue une première fois au Japon en 1977, était 39 fois floutée, là où les sexes étaient montrés. Le procédé attirait ainsi lattention sur eux en les voilant, plus quils ne le faisaient dans ces plans de demi-ensemble, où ils étaient montrés dans le contexte de leur appartenance au corps, et non, comme souvent dans le cinéma pornographique, le lieu dune attention magnifiée par le gros plan (il y a quelques exceptions, plutôt dailleurs en plans rapprochés).
Mais lintégration de lacte sexuel à lexploration de la dynamique émotive des protagonistes donnait bien une dimension érotique plus que pornographique. Du moins, si on définit celle-ci, idéalement, comme effort pour exciter, inciter à laction ou compenser une incapacité de laccomplir, plus quexpression dun rythme de lhumain comme être de désir, cette définition convenant à lérotisme.
Dans Lempire des sens, seul un texte rappelait le sort ultérieur de Sada Abé, qui, en plus derrer trois jours avec le sexe tranché de son amant, séjourna plusieurs années en institution carcérale, et vécut jusque dans les années 70. Ladaptation de Noboru Tanaka ( 1975) prenait davantage en compte cet aspect de souffrance mentale, là où la version d Oshima, en 1976, présentait plutôt une rebelle, «féministe» dans son esprit de décision et sa liberté sexuelle.
Comme celle dObayashi, la Sada Abé de Tanaka nous était montrée dans un passé et un futur encadrant lépisode des amours avec Kichi, là où Oshima saisit un moment dhistoire, silencieux sur le passé tourmenté dune adolescente violée par un gang, et qui passa sa vie entre prostitution et tentatives de sen sortir : son futur après lépisode raconté par Oshima fut aussi mouvementé. Tantôt icône des dangers dune sexualité débridée, tantôt celle plutôt dune révolte de la femme contre une société machiste et totalitaire, elle inspira, outre cinq films, de nombreuses uvres littéraires. On consultera lexcellent article en anglais de wikipedia au nom de Sada Abé.
Si mon souvenir est juste, dans la version dOshima, elle apparaît en femme décidée et décideuse, en effet, mais plus comme un tempérament impulsif, contrôlante, décidant des personnes avec qui lamant pourra copuler, jalouse de son épouse : tous les autres personnages se soumettent à sa volonté de tout orchestrer, y compris la compassion. Il me semblait que cette exigence sexuelle saccompagnait dune détresse, dune avidité de coureur sur la glace mince
le regard de lactrice tel que cadré et éclairé par le cinéaste suggérait à la fois amour et possession
Par conséquent, je sentais un écart entre les intentions avouées du cinéaste et ce quil choisissait de retenir de Sada Abé.
Le titre japonais évoque un duel entre animalité et sensibilité, puisquil se réfère à une corrida damour. Le titre français renvoie à celui de lessai de Barthes, Lempire des signes, et donne ainsi un arrière-plan intellectuel plus marqué au récit, tel que le retient Oshima.
Le contrôle des élans dautrui par Sada Abé, sa manière de réunir les passions, de les forcer à se découvrir et à saccomplir jusque chez les personnages secondaires, sil est si troublant, cest quil a son répondant dans le jeu du cinéaste avec quelques éléments de couleurs et de lignes, quelques pièces de vêtements et de décors qui se font échos tout le long du trajet narratif. À cet égard, les leitmotive répondent aussi à cet aspect dune passion, dune compulsion : ritualisation de nos élans.
Selon quon voit le film avec une intention érotique ou critique, il jouera ou pas un rôle pornographique, en donnant corps à une pulsion qui cherche une mise en scène à laquelle se fixer ou, au contraire, en rendant témoin dun duel avec le licite et lillicite : chacun des actes est montré, au mépris de la censure, dans son intégrité, mais aussi dans sa cohérence avec le récit, non point isolé pour des fins purement excitatrices, mais aussi justifié parce que le drame de la relation entre les amants se joue ainsi, en faisant lamour.
Oshima a livré corrida aux censeurs, et par lintention même de les contester, son film ne cesse-t-il pas dêtre pornographique au sens littéral où les occidentaux lentendaient? Il y a une histoire, un développement psychologique ET un effet troublant de certaines scènes (selon, cette fois, limaginaire de chacun des spectateurs, jimagine).
Voilà une manière bousculée de trahir le questionnement quinduit mon souvenir de LEmpire des sens.
Comment par son choix de questions David Thompson trahit-il le sien dans ce documentaire, produit en France, sur un des cinéastes japonais quelle a le plus honoré? Se centrera-t-il sur cette uvre, la replacera-t-il dans le contexte des autres, dont mes préférées, La pendaison et La cérémonie, ou reviendra-t-il aux uvres du début dont une récente édition en dvd a permis la redécouverte? Interrogera-t-il les collaborateurs français et japonais, et prendra-t-il la mesure de limpression quils ont gardée du moment de tournage, du premier contact avec luvre finie et sa comparaison avec limpact du film sur eux maintenant? Sagit-il de revisiter le film en opposant ses intentions et ses effets ou de le revoir à la lumière de ce qui sest déroulé depuis?
Voilà tout ce qui me trotte en tête à une semaine de voir le film de Thompson, et voilà qui excite ma curiosité à ce faire
*
Le film de Thompson est le dix-huitième dune série intitulée «Un film et son époque» (folamour productions), et le premier que je vois de cette série et de ce cinéaste.
Sa première qualité? Répondre au programme annoncé par le titre de la série
et aux questions qui me trottaient en tête. Et cela, à trois niveaux.
Il nous donne, en effet, à un premier niveau, lavant ( démarche du producteur, recrutement de léquipe, casting, motifs du choix par le réalisateur et de lacceptation par les acteurs), le pendant (conditions de clandestinité du tournage, enregistrement des scènes plus intimes avec les seuls caméraman et réalisateur en présence des comédiens, début alors de la scène dans lobscurité et lumière allumée au moment de tourner, ambiance quasi de «secte», ferveur) et laprès (première avec présence, oui, de Barthes, réactions de divers pays, dont le Japon et la France, conséquences sur la carrière ultérieure du réalisateur et des comédiens principaux).
Il met en contexte Lempire des sens par rapport aux uvres antérieures et ultérieures du cinéaste japonais.
À un second niveau, le film sert à introduire au portrait de son époque de tournage, aussi bien en rappelant lhistoire des mouvements socio-politiques du Japon des années soixante et début soixante-dix quen évoquant le mouvement contestataire de la jeunesse en Occident. Comme pour chacun des niveaux, cela se fait par un choix dinvités dont les propos sont parallèles à des images : photos, films darchives. On nous épargne la voix anonyme off, et le film trouve ainsi moyen dinformer tout en nous touchant.
Notons toutefois que les extraits du film dOshima restituent moins leffet poétique, érotique (ou pornographique) de leur captation dans le flux du récit, quils ne deviennent, parce quencadrés ou accompagnés dinterprétations, manière de peser la pertinence des propos censés les éclairer : ils en deviennent quasi, eux-mêmes, moyen de commenter les avis entendus! Nest-ce pas dailleurs la conséquence du genre et de lintention dexpliquer sous-jacente? Parler de cinéma, nest-ce pas, comme le sculpteur le fait pour faire parler une pierre, en extraire une part pour la mettre en un autre environnement?
Toutefois, plutôt que «Voyez», serais-je le seul à réagir comme si jentendais un «Vous devriez y voir», qui provoque une distance critique, déplace mon intérêt de lextrait vers le commentaire? Cela, ne serait-ce pas en réaction au ton, plus quau contenu lui-même des propositions? Ou au fait que celles-ci me semblent autant projection de la pensée des interprètes que lecture du sens lisible dans lextrait?
Ainsi le documentaire de Thompson, avec son sujet propre, peut-il devenir occasion de penser les conditions propres dun genre, son effet sur la réception quen fait le spectateur.
Jai été particulièrement intéressé par la manière dont, troisième niveau, lépisode historique qui a inspiré Oshima, nous est présenté, toujours avec un heureux mélange de témoignages, de photos. Comme Obayashi et Tanaka dans leur adaptation, Thompson évoque brièvement les métiers antérieurs de Sada Abé, puis son sort ultérieur : il me permet ainsi de voir pour la première fois un extrait du documentaire quon avait consacré à celle qui fut une légende de son vivant. On ne peut sempêcher de juxtaposer à son image celle que nous conservons de lactrice, tout en étant troublé de son commentaire à leffet quen étranglant lamant, elle na fait que répondre à son vu
Cest aussi que la question du meurtre par compassion prend une autre résonance par les temps qui courent, où elle est posée à propos de gens en fin de vie. De même que ceux qui ont découvert le film dOshima à sa sortie lont reçu à la lumière des questions portées en avant par leur milieu et leur époque, de même le revoyons-nous via le filtre des nôtres, et de ce qui sest écoulé et a été mis en lumière depuis la sortie du film
La deuxième qualité du documentaire repose sur le choix des interlocuteurs, tous non seulement expliquant, mais témoignant de leur rapport au film. On sent la plus célèbre des réalisatrices françaises associées à la défense de lexpression du point de vue des femmes sur lérotisme, Catherine Breillat, aussi bien que la plus célèbre auteure et critique dart liée à ce thème, Catherine Millet, encore proches de ce quelles ressentirent au premier visionnement du film.
La première trouvera pour exprimer le renversement du point de vue dominant de mâle à celui de la femme une comparaison savoureuse et impériale de Kichi à un illustre français; elle trouvera comment qualifier lesprit du tournage en sappuyant sur sa propre expérience.
La seconde non seulement développe elle aussi une lecture du film comme expression dune sexualité libérée, mais commente lesthétique des estampes dÉdo et endosse linterprétation quOshima en a donnée dans ses écrits.
Le critique Hubert Niogret, un des spécialistes les mieux informés en France du cinéma japonais, non seulement opère la synthèse de lesprit de lépoque et du cinéma dOshima, mais raconte le sort de la comédienne, et ce, en un récit ému.
Peut-être manque-t-il une évocation non pas seulement de limpact du film sur la vie de ses artisans, mais aussi sur la réception critique, en dehors des insultes proférées à lendroit de lactrice ou de la censure. Car un des éléments de la «vie» dune uvre est bien le va et vient des opinions, les relectures auxquelles elle convie, entre réception à chaud et accueil à distance de quarante ans, entre intention avouée du cinéaste et ce que les spectateurs lisent dans son oeuvre.
Ainsi ai-je eu la satisfaction de voir une scène sur laquelle javais appuyé un commentaire (in Le chemin détourné, éd.HMH), celle de Kichi marchant à contre-courant des soldats, interprétée par Oshima dans le sens où je lavais traitée. Mais je me souviens avoir lu, lannée dernière, une critique, bien argumentée, qui soutenait que ce plan seul nimpliquait pas une telle critique, et qui entreprenait de démontrer que, dans une perspective féministe, Sada Abé nest peut-être pas une illustration de ce que prétend en avoir fait le cinéaste. Jai perdu trace de cette critique, mais elle nest pas la seule, et il pourrait être intéressant que ce programme des «avant, pendant, après» comporte un volet sur le débat dinterprétations provoqué chez les cinéphiles.
Il est vrai quon ne peut tout faire tenir en cinquante-deux minutes!
Cela nenlève rien à la qualité émouvante des témoignages retenus. Ceux des Français correspondent assez à ce qui nous était déjà accessible, avec ce supplément dintérêt que ces propos sincarnent et nous éclairent aussi sur luvre des intervenants. En revanche, le film découvrira au spectateur non-japonais les propos de Wakamatsu, le producteur, Yoichi Sai, lassistant-réalisateur, ceux dune régisseuse aussi comédienne dans le film, enfin ceux de Shibita, distributeur de films français et étrangers au Japon (qui en aurait long à dire sur laccueil réservé par les Japonais à ces films dailleurs : son témoignage serait précieux à recueillir à propos dautres films que japonais). On avait pu lire le témoignage dOshima, mais lentendre et le voir ajoutent ce cachet dauthenticité qui échappe à lécrit. Les réponses de Tatsuya Fuji (en particulier, quant il définit linfluence de ce film sur la suite de son travail) et celles dEiko Matsuda ont un caractère de fraîcheur et éclairent la démarche de comédiens qui, ne provenant pas du milieu de la porno, ont pris le risque dy être associé.
Au crédit de Thompson, il faut donc aussi porter non seulement le choix dinterlocuteurs passionnés et informés, mais davoir su saisir au vol des expressions de visage, des gestes qui complètent des propos si concernés par le corps
Ce documentaire présente donc une troisième vertu, celle de manifester une intelligence des ressources cinématographiques et de ce quelles permettent de distinct du livre, dans ce dessein de parler de cinéma ou de lenseigner.
À ce propos, dans la mesure où lon pense pédagogie, la reprise dextraits où le coït et le jeu sexuel sont présentés en toute netteté pourraient paraître inappropriée dans le cadre dun enseignement pré-universitaire, étant donné le caractère obligatoire, coercitif que le visionnement dun film prend alors. Oshima lui-même aurait-il vu une limite à lâge où son public pouvait voir son oeuvre?
Par ailleurs, le film de Thompson a eu pour moi cette valeur ajoutée de me permettre de voir ce que sont devenus des êtres vus pour la dernière fois il y a quatorze ans
Miracle du documentaire!
Niogret insiste sur le côté inimitable de ce film qui, dune certaine manière, appartient aussi à lhistoire intellectuelle française, comme en font foi les propos des Français et le rappel dévénements politiques (présence de Giscard dEstaing, Chirac, lois sur censure).
Thompson, en tout cas, réussit tout à fait non seulement à remplir le programme de la série, mais aussi à servir loeuvre, en respectant ses artisans, en assurant la mise en contexte susceptible de permettre au spectateur né après la création du film den saisir les résonances pour les contemporains, et, aussi, à cause du témoignage des invités, le caractère toujours actuel. Lempire des sens a-t-il été, est-il bien lappel à lamour voulu par Oshima et ressenti par les invités? Il me semble que, dans la mesure où le film peut ouvrir le débat, cest quil est bien encore pertinent.
Chose sûre : le documentaire que lui consacre David Thompson, tout entier au service de lexpressivité du film quil nous invite à voir ou revoir, permet de mesurer combien la réalisation de ladaptation dOshima a pu être, elle aussi, une corrida damour, avec ses blessures et ses passes magnifiques.